Découvrez en exclusivité les premières pages de The Equation Of Us par Maya Brent !

Deux esprits scientifiques.
Deux passés irrésolus.
Une équation que ni le temps ni la raison ne peuvent résoudre.
Il y a dix ans, Ana et Henri étaient les meilleurs élèves de leur promotion : deux prodiges fascinés par la chimie… et l’un par l’autre. Entre expériences, rivalités et confidences volées, ils partageaient tout — jusqu’au jour où Henri a tout fait exploser. Sans explication, il a disparu, brisant plus qu’une amitié.
Aujourd’hui, Ana est doctorante à Oxford. La science guide sa vie, mais rien ne peut l’aider à combler le vide qui l’habite. Jusqu’à ce qu’elle tombe, par hasard, sur un portefeuille. Dedans, une photo d’Henri. Mais un faux nom. Une fausse vie. Et un secret qui menace tout ce qu’elle croyait savoir de lui.
Quand Ana et Henri se recroisent, les lois de la logique vacillent. Les mensonges d’hier se heurtent à la vérité d’aujourd’hui. Et l’amour devient une réaction incontrôlable.
Rendez-vous à Oxford, le théâtre d’une romance intense, où la raison scientifique se confronte aux pulsions du cœur. Où certaines équations ne trouvent leur solution que dans le chaos.

Ana
L’échec, c’est comme mélanger du sodium avec de l’acide sulfurique. Ça vous explose au visage avant même que vous ne l’ayez vu venir.
J’ai envie de claquer la porte du fast-food pour évacuer. Mais peut-être que j’avais besoin de me prendre la porte en pleine face.
Visiblement, l’échec s’apparente aux boutons hormonaux, il arrive avec tous ses petits copains, puis s’installe confortablement là où il ne devrait pas. Dommage qu’aucun produit cosmétique hors de prix ne puisse en venir à bout. Ce n’est pas faute d’y avoir pensé sérieusement. Trouver des solutions à des problèmes qui n’existent pas encore représente le cœur de mon futur-hypothétique-probable métier.
Ces adjectifs feraient grimacer n’importe quel doctorant n’ayant pas encore soutenu sa thèse. Situation relativement inconfortable, d’autant plus quand elle rend les fins de mois compliquées.
D’où ma présence devant ce fast-food. D’où mon besoin de prendre un deuxième boulot. D’où cet énième échec.
Pour être honnête, je m’intéresse davantage à la composition moléculaire de la graisse qu’à l’éventualité de travailler dans un fast-food. Peut-être que le patron l’a remarqué. Ou peut-être que tous les étudiants d’Oxford ont déjà postulé avant moi, et qu’aucune place n’était disponible. Si le milieu universitaire comptait uniquement des jeunes richissimes, nous serions plus nombreux en doctorat. Et plus heureux.
Une pluie typiquement britannique – pas assez épaisse pour vous tremper jusqu’à l’os, mais suffisamment pour vous transir de froid – me fait grelotter et regretter de ne pas avoir pris de manteau. Le mois de septembre déjà bien entamé signe la fin de l’été – bien que ce concept puisse sembler étranger à toute personne vivant au-dessus de la Manche.
Comme la nuit vient de tomber, je traverse le parking éclairé pour rejoindre ma voiture en réfléchissant à l’essence que j’ai dépensée afin de venir jusqu’ici. Je m’arrête pour calculer, la main sur la poignée de ma portière. Les yeux dans le vague, je donne sûrement l’impression que mes dix milliards de cellules nerveuses se font la malle. Voici une preuve flagrante que j’étudie la chimie et non les mathématiques.
J’ai consommé trop d’essence. Trop représentant un nombre que je ne peux pas me permettre.
Sentant la pluie braver la barrière de mon pull, j’ouvre ma portière pour entrer dans la voiture, quand je sens un objet sous mon pied.
— Qu’est-ce que…
Un portefeuille abandonné sur le sol.
En le prenant, je comprends qu’il ne s’agit pas du mien. J’entre tout de même dans la voiture pour ne pas attraper les prémices d’un rhume. Il ne faudrait pas non plus que j’aie à calculer le prix d’une consultation chez le médecin par-dessus le marché.
Le cuir noir est humide, le contenu du portefeuille semble maigre vu la faible épaisseur. Il appartient probablement à un client.
J’en ouvre le volet, m’apprêtant à aller déposer ma trouvaille dans le fast-food, quand une sensation glacée prend subitement racine dans ma poitrine. Elle s’étend, s’attaque à mon rythme cardiaque.
Mon cœur s’emballe. Ma pression artérielle explose. Tant de données qui mériteraient que je m’y attarde, que je m’en inquiète, mais je ne peux pas – et le prix d’une consultation chez le médecin n’a rien à voir avec ça.
Il y a deux cartes bancaires, deux pièces d’identité.
Deux noms différents.
Une unique photo.
Je ne parviens pas à déglutir. Mes poumons hurlent de douleur quand mon talent d’apnéiste commence clairement à ne plus en être un.
Comment… ?
Trop concentrée sur la coïncidence, je ne m’appesantis pas sur les détails physiques de cet homme, sur ce physique qui a tant changé. Quelles étaient les chances que je tombe sur… ça ? Je ne me lance pas dans d’infinis calculs sur la probabilité, car mes mains tremblent déjà assez.
Il ne se trouvait pas dans le fast-food, c’est certain. J’ai scruté les clients, à la recherche de visages familiers, espérant ne pas en trouver, pour ne pas lire la pitié dans leurs yeux. Grâce à la cuisine ouverte, j’aurais pu le voir s’il y travaillait.
Je continue à fouiller le portefeuille jusqu’à tomber sur plusieurs cartes identiques.
Les cartes publicitaires d’un pub.
The Old Lion. Oxfordshire. Le même foutu comté que le mien.
Je reprends soudain mon souffle comme on émerge d’une eau tumultueuse qui nous a subitement aspirés dans ses profondeurs. Je saisis ensuite mon portable pour ouvrir l’application de navigation.
Soudain, je ne vois rien qui pourrait m’empêcher de m’y rendre. J’oublie le prix de l’essence, mon compte en banque qui ressemble à un désert, et à ma thèse qui avance aussi vite que mes calculs mentaux.
Je lance le portefeuille sur le siège passager, puis démarre.
Il me faut une bonne heure pour rejoindre l’établissement. Je traverse la campagne, les champs bordés de clôtures fines, l’herbe épaisse baignée de ténèbres, les bois si nombreux que j’ai arrêté de les compter. Je conduis sur une route étroite qui force les voitures à empiéter sur le bas-côté pour se croiser. Je laisse les lumières d’Oxford derrière moi pour rejoindre un village aux façades en brique, aux maisons mitoyennes d’un autre temps, et aux toits recouverts de tuiles mangées par la mousse. Les réverbères diffusent une lumière chaude de bienvenue. Le lierre grimpe sur les bâtisses, s’enroule autour des fenêtres aux épais rideaux tirés. Je croise quelques passants dissimulés sous un parapluie, avec un sac de courses ou une mallette de travail sous le bras.
Le Old Lion est l’endroit le plus éclairé de la rue principale. Mon cœur cogne férocement contre ma poitrine tandis que je me gare à proximité, le regard rivé sur l’établissement. L’enseigne se dessine au-dessus de la porte d’entrée dans une écriture épaisse, nostalgique. Deux grosses appliques illuminent la large porte pourvue d’une petite fenêtre ronde. L’Union Jack flotte à côté, entre des fenêtres à petits carreaux qui laissent deviner le petit intérieur, chaleureux et vivant du pub. L’établissement offre le spectacle d’un lieu de vie comme le pays en compte des milliers.
Je doute, soudain, comme si j’avais subi une transe le temps du trajet jusqu’ici. Je rouvre le portefeuille. Ce même visage me fixe toujours, ces deux yeux d’un brun piqueté de vert, qui jouxte deux noms différents.
Le sien en premier. Celui que j’ai connu.
L’autre, celui d’un parfait inconnu.
Un frisson désagréable, comme un mauvais pressentiment, me dévale le dos.
Déterminée à faire la lumière sur ma découverte, je sors de la voiture. La même force que celle qui m’a permis de tenir ces dix dernières années me pousse en avant. À l’époque, j’étais livrée à moi-même, bousculée par la vie, challengée par un destin qui avait forcément écorché mon nom sur la liste d’appel, négligée par un univers qui avait visiblement oublié de sponsoriser mon existence.
Tout ça à cause d’une seule et même personne.
Une personne aux yeux bruns mouchetés de vert.
Je sursaute presque quand le déclic de verrouillage de ma voiture s’enclenche dans le silence de la rue, à peine percé par les éclats de voix émanant du pub. Je prends une longue inspiration tout en trottinant jusqu’à la porte. Je me retiens d’adresser un doigt d’honneur au ciel, visiblement en étroite collaboration avec le destin et l’Univers pour s’attaquer à ma santé mentale – sans parler de ma situation financière.
Une forte odeur d’houblon et de beurre me balaye le visage quand j’entre. La chaleur y est prégnante, l’ambiance dorée et conviviale. Un match de football s’affiche sur l’écran de la télévision accrochée au mur qui surplombe l’âtre où un feu parfumé crépite déjà, en cette fin d’été. De vieilles photos de villages et de scènes d’un autre temps ornent les murs en brique, mêlées à des appliques à abat-jours en verres trempés. Leurs couleurs vives projettent des éclats lumineux jusqu’au plafond aux poutres apparentes. Derrière le comptoir en bois, des dizaines et des dizaines de bouteilles alignées créent un patchwork de whiskys, liqueurs, rhums et autres alcools, et côtoient les tireuses à bières locales. Pendus au-dessus du comptoir, des luminaires éclairent l’ardoise qui décrit le menu du jour.
De nombreuses personnes regardent le match, une pinte à la main. Des hommes occupent plusieurs tables, sûrement des ouvriers vu leurs tenues de travail. D’autres portent des costumes froissés, signe d’une dure journée. Assis au comptoir, leur mallette abandonnée contre les pieds en bois des tabourets, ils suivent les footballers en pleine action. Ils manifestent bruyamment leur enthousiasme à chaque action décisive, faisant trembler les plats à partager sur leurs tables rondes. Installé près de la fenêtre du fond, un groupe de femmes joue aux cartes, chacune avec un verre de vin à la main. Une cacophonie agréable règne en maître, bien loin du chaos d’émotions qui fait rage en moi.
La porte se referme dans mon dos, me ramenant brusquement à la raison de ma visite.
Je déglutis difficilement, scrute les visages, sans trouver celui que je cherche.
Je me faufile jusqu’au bar et patiente en sentant mon cœur battre jusque dans mes doigts posés sur le bois lisse. Le barman, un homme qui semble bien trop vieux pour servir dans un pub, me salue tout en terminant de remplir une pinte de bière mousseuse. Sur sa peau brune plissée par les ans, une constellation de taches sombres se déploie. Ses cheveux crépus, coupés courts, sont d’un gris presque uniforme. La chaîne d’une montre à gousset brille à son pantalon, dans lequel sont rentrés son gilet et sa chemise. Je ne peux que remarquer son élégance tandis qu’il se tourne vers moi, son regard chaud se plissant dans un sourire.
— Bienvenue ! Qu’est-ce qui pourrait vous faire plaisir ?
Sa voix, bien que rocailleuse, incarne la gentillesse. J’éclaircis la mienne pour ne pas y laisser transparaître toutes les émotions brutales qui m’habitent depuis que je suis tombée sur son visage.
— Je cherche quelqu’un. Un homme. Il m’a laissé la carte de ce pub, ajouté-je en la lui montrant de mes doigts crispés par la tension. Basile McArthur.
Le barman fronce les sourcils, puis secoue la tête.
— Ça ne me dit rien.
Je comprends alors qu’il ne se présente peut-être pas ici sous le faux nom présent sur la deuxième pièce d’identité, mais sous le vrai.
Mon cœur se fige. Je ne l’ai pas prononcé depuis dix ans. Je le laisse franchir la barrière de mes lèvres avec un timbre d’outre-tombe :
— Henri Husbender ?
Le visage de l’homme s’éclaircit et il lève un doigt avant de passer de l’autre côté du comptoir.
— Une minute, Mademoiselle.
Il disparaît derrière la porte en bois qui indique la direction des cuisines et des toilettes au moment où la majeure partie des clients crient victoire quand leur équipe marque un but. Je dois ressembler à ça quand mon protocole de test réussit au labo, ce qui signifie que je peux enfin rentrer me coucher pour espérer dormir au moins trois heures.
Malgré l’ambiance festive, un picotement sur ma nuque m’interpelle.
Je me retourne, sans trouver personne derrière moi.
Le barman revient rapidement pour me désigner d’un signe de tête la porte qu’il a laissée ouverte, sans que ne disparaisse cette impression que quelqu’un m’observe.
— Au fond, à droite. Ignorez le bazar.
— Merci beaucoup.
Mon cœur continue à marteler follement ma poitrine quand j’entre dans un couloir éclairé par une seule applique au mur, en dessous de laquelle trône une vieille photo du Old Lion.
Le couloir débouche sur la cuisine, sur la gauche, depuis laquelle je sens une odeur d’ail et de persil qui m’aurait fait saliver en d’autres circonstances.
Je sens mes mains devenir moites au fur et à mesure que j’avance jusqu’au fond du couloir, vers la porte ouverte sur la droite.
Je n’ai pas le temps de voir ce qui se trouve à l’intérieur, car je sens soudain une paume se plaquer subitement sur ma bouche pour étouffer mon cri de surprise. Je me débats, mais j’ai affaire à un homme plus grand et plus large que moi. Il n’a besoin que d’une seule main pour me maîtriser. Je rue comme une lionne, donne des coups qui s’écrasent dans le vide, essaye de mordre, en vain. Il esquive chacune de mes ruades. Je tente de crier ; de terreur, cette fois-ci. Sa main immense m’étouffe presque.
Je suis soudain poussée dans la pièce dont la porte est ouverte. Elle se referme au moment où mon dos se plaque contre le bois. À travers ma vision devenue floue par la panique, je discerne un bureau, des papiers, un environnement de travail plongé dans la pénombre. Seule la lumière d’un lampadaire, à l’extérieur, éclaire faiblement les lieux.
Mes deux poignets se retrouvent tout à coup plaqués au‑dessus de ma tête par des doigts puissants. La peur d’être agressée me dévore. Une peur vile, viscérale, celle que l’on ne ressent que face à la mort.
Une peur que je n’avais pas encore expérimentée.
— Je ne veux pas vous faire de mal, lance une voix masculine au-dessus de moi. J’ai besoin de comprendre qui vous êtes.
C’est quoi cet enfer, bon sang ?
Je continue de me débattre, mais je ne peux rien face à la force de mon agresseur. Avec sa carrure imposante, je ne vois rien d’autre que son torse tandis qu’il me maintient en place comme une simple poupée.
Une poupée dont il pourrait briser la nuque en un claquement de doigts.
Sa main m’empêche presque de respirer, sa poigne devient presque douloureuse sur mes poignets. Je tente de donner des coups de pieds, de tourner mes hanches pour me dégager, en vain.
Je réalise avec terreur que ça ne sert plus à rien.
La terreur me tétanise. Le silence s’étire dans la pénombre de cette pièce inconnue. Mes respirations folles et celles, longues et profondes, de mon agresseur me semblent assourdissantes. Il paraît calme. Pourquoi reste-t-il calme, bordel ?
Je fais alors la seule chose que je n’avais pas encore osé jusqu’alors.
Je lève le visage vers le sien.
Je crois que mon cœur a cessé de battre. Il tressaille à peine dans ma poitrine qui oscille dangereusement vite.
Des yeux bruns piquetés de vert.
Mon meilleur ami. Le centre de mon monde. Du moins, il y a une éternité.
Il y a dix ans.
